Pour quelles raisons un
solo fait-il plus de cap qu'un double ?
Pierre VIDAL : Je n'ai
pas fait de savantes études sur le sujet. Je
pense que le foc limite l'angle de remontée au
vent parce qu'il dévente avant la GV. Peut-être
aussi l'allégement du bateau permet de naviguer
avec moins de puissance et donc un angle d'incidence
du vent sur la voile plus faible.
François MORISSET :
Dans l'absolu, le double pourrait en faire autant, mais
le foc déventerait et donc ne serait pas au maximum
de ses performances. Or le gain de poids d'un équipier
est maximum quand on fait moins de cap qu'en solo.
Mais pour moi il n'y a pas de règle, à
chacun de naviguer selon son feeling, il m'arrive de
croiser des doubles faisant plus de cap que moi, et
parfois, c'est l'inverse.
Cela influe-t-il sur la
tactique en régate mixtes ?
P.V. : Le Dart solo a
en effet des performances différentes d'un Dart
en double, et il faut en tenir compte dans la tactique
de régate. Par vent faible à moyen, un
Dart solo va plus vite au près, c'est-à-dire
qu'il peut faire plus de cap à la même
vitesse ou aller plus vite avec le même cap; en
revanche, il va moins vite au petit largue ou au grand
largue. Il faut donc profiter du premier bord de près
pour arriver en tête à la bouée
au vent et résister ensuite au retour des doubles.
Lorsque le parcours comporte davantage de bords de près
que de bords de portant, il y a un petit avantage pour
le solo; avec les nouveaux parcours qui se terminent
sous le vent, la course reste équilibrée.
Lorsque le vent est fort, et plus encore lorsqu'il y
a de la mer ou du clapot, le Dart solo manque de puissance
et dérive davantage. Il est important de conserver
de la vitesse plutôt que de vouloir faire du cap.
Le problème le plus important en régate
mixte est que le réglage du Dart solo est plus
"pointu" que celui du Dart double : en effet,
le foc régularise l'écoulement de l'air
derrière la GV et évite que celle-ci ne
"décroche" à la moindre variation
de direction du vent. Par conséquent, lorsqu'on
se trouve dans un vent perturbé, par exemple
dans le dévent d'un concurrent, on aura le plus
grand mal à bien faire marcher un Dart solo.
Il faut donc se dégager pour trouver du vent
"clair", en virant de bord au près,
en montant franchement au vent lors des bords de petit
largue.
F.M. : Aussi, l'approche
est à mes yeux la même. Les règles
communes à tous : du vent frais, et des enroulements
à la bouée sous le vent parfois.
L'absence de foc ralentit
la mise en action du Dart solo, faut-il adapter sa technique
de départ ?
P.V. : Le départ
est très important en Dart solo, parce qu'il
faut impérativement se dégager pour profiter
de la performance supérieure au près :
si on est déventé, on perd encore davantage
qu'en double, et il faut absolument prendre de l'avance
au près pour ne pas être bloqué
au portant. On a l'avantage de pouvoir faire plus de
cap qu'un double, il peut donc être plus intéressant
de se placer au vent de ses adversaires. Par contre,
les manoeuvres arrêt départ sont plus difficiles
: on n'a pas de foc pour s'arrêter rapidement,
on ne peut que lofer, mais on n'a pas non plus de foc
pour faire abattre le bateau sans vitesse et on peut
très facilement se retrouver coincé face
au vent. J'essaie donc d'éviter les zones "d'embouteillage"
sur la ligne de départ, d'où le Dart solo
se sortira plus mal que les doubles, et de trouver des
endroits plus dégagés où je pourrai
toujours maintenir une vitesse suffisante pour manoeuvrer.
Je ne fais pas immédiatement du cap non plus,
car si on borde la GV alors que le bateau ne va pas
assez vite, il va irrésistiblement se mettre
face au vent, et l'effort pour le retenir à la
barre ne fera que le ralentir davantage. Je me mets
bien en arrière juste avant le départ
pour que le bateau ne soit pas trop ardent lorsque je
vais border pour démarrer.
F.M. : Effectivement,
en solo, dès que l'on borde, on se retrouve face
au vent ! Il faut donc suffisamment mettre le bateau
en travers pour accrocher et démarrer. Ceci étant
les règles sont les mêmes. Un point cependant,
il faut plus anticiper, border plus tôt, plus
éviter les dévents. Pour ce faire, un
excellent exercice est de partir sans chronomètre
et de simplement démarrer en observant ses adversaires.
Ne vous laissez pas couvrir, et essayez de vous faire
un "trou" dessous et défendez-le farouchement
! Il est indispensable pour lancer le bateau.
As-tu une technique particulière
pour viser les bouées ?
P.V. : C'est un point
particulièrement délicat que je n'ai pas
bien résolu : lorsqu'il faut se retourner au
trapèze pour voir la bouée et ajuster
le virement de bord sur la "lay-line". D'ailleurs,
je me demande comment font les équipiers en double
! Alors qu'il est facile de tourner le torse et la tête
quand je suis assis sur le caisson, quand je suis au
trapèze, il faut d'abord que je me relève
pour pouvoir me retourner, souvent il faut encore plier
les jambes pour arriver à voir quelque chose
derrière moi. Résultat, le bateau gîte,
ou bien je loffe inconsciemment et le coup d'oeil en
arrière se traduit le plus souvent par quelques
longueurs perdues. S'il y a d'autres bateaux devant,
j'essaie de prendre des repères par rapport à
eux pour ne pas avoir à me retourner trop souvent.
Souvent aussi, la tactique par rapport aux concurrents
me permet de choisir quand manoeuvrer : virer avant
eux si j'ai l'impression qu'on n'est pas loin du bord
du cadre, ou bien le marquage si je suis devant.
F.M. : Le Dart 18
est un bateau qui a une plage de compromis cap/vitesse
très large (notamment dû à un plan
antidérive intégré à la
coque). Aussi, il n'y a pas de réelles "lay
lines" ou bord du cadre aussi marquées que
dans les séries à dérives, et chacun
vire selon ses convictions.
Pour ma part, je vire lorsque la bouée est par
le travers (90°) du bateau avec une petite marge
supplémentaire. Donc, dans l'alignement des poutres.
Je fais cette estimation, que je sois sur le pont ou
au trapèze, en me retournant par l'arrière
du bateau : tant que la bouée n'apparaît
pas, c'est que "ça ne le fait pas".
Attention, cette technique ne marche pas avec les personnes
qui ont un cou de hibou.
On dit souvent que l'allure
la plus délicate est le petit largue !
P.V. : Le petit largue
pose deux types de problèmes : la difficulté
de bien régler la GV d'une part, la difficulté
de tout faire depuis le trapèze quand il y a
du vent d'autre part.
Au petit largue, on doit normalement faire un cap constant
vers la prochaine bouée et régler les
voiles en fonction des variations du vent apparent.
Le réglage d'un Dart solo est rendu plus "pointu"
par l'absence du foc, car ce dernier, en créant
un effet de fente avec la GV, régularise l'écoulement
de l'air autour des voiles et autorise davantage d'imprécision
pour l'angle entre le vent apparent et la voile. Sur
le bord de petit largue, où il y a de grandes
variations du vent apparent, je pense qu'on est plus
souvent mal réglé en solo qu'en double,
et on perd donc plus souvent de la vitesse. En plus,
comme on n'a que les pennons de GV qui ne sont pas dans
le champ de vision du barreur qui regarde la prochaine
bouée, il est plus facile de se laisser surprendre
par les variations du vent. Personnellement, c'est ce
bord de petit largue que je trouve le plus difficile
en solo. Le Dart solo est aussi gêné au
grand largue, mais la conduite peut toujours se faire
avec la faveur sous l'étai et ne me paraît
pas plus difficile qu'en double, alors qu'au petit largue,
j'ai toujours l'impression d'avoir raté la risée.
Quand il y a plus de vent, le problème se pose
de rester au trapèze ou pas. Pour moi, la plus
grande difficulté vient du réglage de
l'écoute de GV, parce que les tours autour de
la main ne suffisent plus toujours à ranger le
mou, et que bien souvent l'écoute finit par partir
à l'eau. C'est pourquoi il m'arrive souvent,
surtout s'il y a des vagues ou si le vent est irrégulier,
de préférer rester assis sur le caisson
en choquant davantage de chariot d'écoute : je
vais moins vite en vitesse de pointe, mais je suis moins
dérangé et je vais vite plus longtemps.
F.M. : En effet, l'absence
de foc rend le réglage de la voile plus pointu
qu'en double. Cela est dû au fait que le vent
apparent est très écarté par rapport
à l'axe du vent réel : les amplitudes
de réglage sont donc plus grandes (écoute
et barre) pour garder sa vitesse, donc son vent apparent.
Une GV trop bordée en fin de risée, c'est
100% de la puissance vélique qui décroche,
le bateau perdra instantanément sa vitesse, donc
son vent apparent.
Au grand largue, les "solo"
perdent-ils toujours ce qu'ils ont gagné au près
?
P.V. : Au grand largue,
le Dart solo va un peu moins vite que les doubles, mais
la différence n'est pas très grande. J'arrive
souvent à abattre autant en solo, surtout s'il
y a un peu de vagues pour pousser le bateau. Je dois
quand même rester très attentif, car en
cas d'erreur le solo retrouve moins vite sa vitesse
et il faut beaucoup lofer pour la retrouver. J'essaie
aussi de ne pas me trouver dans le dévent des
bateaux qui me rattrapent, car c'est plus difficile
de maintenir sa vitesse dans le dévent en solo
qu'en double. Sur un bord de vent arrière, j'arrive
le plus souvent à rester dégagé
en empannant.
F.M. : Malheureusement très souvent. Le rôle
du foc est primordial pour démarrer en surf sur
les vagues, et c'est souvent la petite pichenette qui
manque en solo.
A priori, la navigation en Bootherie * ne compense pas
non plus. La solution la moins pire est à priori
de réduire l'incidence du manque de vent apparent
en descendant plus vent arrière qu'en double.
[ Bootherie = Navigation sur
une coque au grand largue.
L'objectif est d'exploiter le potentiel d'accélération
du vent apparent en lofant et en réduisant la
surface mouillée. Mitch Booth ayant révélé
cette technique lors du Championnat du Monde de Tornado
(qu'il gagna) en 1989 à Houston (Texas), on parla
alors de "bootheries" (bousseri). Les Anglo-saxons
parlent de "the wild thing" (la chose sauvage)
du fait des très nombreux "toits" que
cela occasionne. Le bénéfice est d'autant
plus grand qu'il y a des possibilités de partir
en surf sur les vagues (principalement en mer). ]
L'absence d'équipier(e)
est-elle très handicapante ?
P.V. : Oui, l'équipier
ou l'équipière sert à quelque chose
en Dart ! Etre deux sur un bateau permet de voir plus
de choses et le partage du travail permet à chaque
équipier de mieux faire ce dont il est chargé.
Le problème le plus ardu sur le Dart solo n'est
pas la manoeuvre, puisque qu'on enlève le foc,
mais la tactique que le barreur doit élaborer
avec beaucoup moins d'informations.
Lorsque j'embarque quelqu'un qui débute complètement,
c'est bien sûr plus difficile que d'être
seul. Mais dès que l'équipier est autonome
(sortir au trapèze et régler le foc),
je suis aussi bien qu'en solitaire, et dès qu'il
a des notions de la régate (parcours, priorités),
je peux lui demander des informations qui vont m'aider.
D'autre part, il reste le problème de la navigation
par vent fort, que seul François Morisset est
parvenu à surmonter. Dès qu'il y a force
4 ou plus, j'apprécie la présence de l'équipier
au trapèze !
F.M. : Oui, car lorsque
la navigation ne se déroule pas comme on le souhaite,
il n'y a pas de bouc émissaire à bord
! De même, ayant fait ma carrière vélique
en tant qu'équipier, il y a bien d'autres fonctions
à assumer ou à proposer que de servir
de sac de sable au bout d'un câble ! Il ou elle
a également deux yeux, deux oreilles souvent
un peu plus haut perchés, et autant de neurones
que celui qui tient le stick ! Pire encore, si celui
qui tient le stick ne se concentre pas à 100%
sur la barre, c'est qu'il n'est plus à 100% des
possibilités du bateau ! Joël Escarret,
célèbre Hobbycatiste, puis Tornadiste,
puis ClassAïste a coutume de dire que chaque fois
que l'on tourne la tête pour observer le plan
d'eau à des fins tactiques, on prend une claque
au retour du fait de la baisse des performances en vitesse
pure. (Pour le Fun, et afin de travailler la dissociation
des mouvements et des reflexes, naviguez en posture
ou position différente : barrez sous le vent,
dos à la voile, en fermant les yeux, au trapèze
sur les mains, sur la poutre arrière...
N'oubliez jamais que le Dart est un bateau fantastique
pour ses capacités ludiques : on peut se marrer
et chavirer sans risque comme aucun autre catamaran
ne le permet !)
En quoi le plaisir de naviguer
diffère t-il entre le double et le solo ?
P.V. : Je n'ai pas l'impression
que le plaisir soit très différent en
double et en solo. Je trouve que la navigation en solitaire
par force 2 à 3 prolonge les sensations que j'ai
en double par force 4 à 5 : un bateau rapide
et plus nerveux, plus réactif. En navigation,
je préfère le petit temps à la
brise, et je peux sans doute, compte tenu de mon poids,
profiter davantage du petit temps en solo qu'en double.
Je peux ajouter quand même que le fait d'être
seul est une difficulté supplémentaire
amusante quand il fait beau, à apprécier
avec modération ! Je vous en reparlerai quand
j'aurai essayé le spi en solitaire.
Finalement, en y réfléchissant bien, je
pense qu'un autre attrait du Dart solo serait pour moi
le fait de ne pas avoir de compte à rendre au
malheureux équipier qui m'accompagne sur le bord
du facteur. Mais pourquoi donc faut-il lui rendre des
comptes, à l'équipier, si ce n'est parce
que le barreur a décidé tout seul du bord
à tirer ? Ah, si je continue dans cette voie,
je vais finir par dire que le Dart solo est la punition
des barreurs arbitraires ! Mais non, le Dart solo, ce
n'est pas à la place du Dart double, c'est en
plus, pour ne pas rater les occasions de naviguer, pour
essayer le trapèze, pour faire au moins la première
bouée en tête, et j'en oublie...
F.M. : En régate,
on ne peut s'en prendre qu'à soi-même,
et deux personnes sont rarement de trop pour "tactiquer"
et confronter leurs expériences : on s'enrichit
toujours au contact de l'autre.
De même, l'Homme étant un animal grégaire,
on observe souvent des formations de pontons flottants
lorsqu'il s'agit de patienter entre les manches, preuve
de nos affinités réciproques. (P.S. pour
les indispensables et sympathiques bénévoles
des Comités de Courses : envoyez les départs,
ne soyez pas plus puristes que le vent et rangez vos
comptes et vos calculatrices pour mouiller un parcours,
nous nous réunissons sur l'eau pour naviguer,
pas pour "poireauter" !).
En ce qui concerne la glisse pure, le but étant
la recherche d'un maximum de sensation ou d'atteindre
les possibilités maximales de sol ou de la machine,
tout dépend du support choisi : la plupart des
bateaux sont étudiés pour être manoeuvrés
à deux, par contrainte ou par désir des
navigateurs, je n'ai pas la réponse, mais il
est indéniable que former un équipage
pour pouvoir naviguer n'est pas un souci en solitaire.
Le Dart lui, est le seul bateau au monde pour lequel
la question se pose.
En ce qui me concerne, il faut reconnaître que
par rapport à mon gabarit et la surface de voile
du Dart, s'éclater pendant une navigation en
double impose une force de vent qui se rencontre peu
souvent, qui effraie la plupart des navigateurs du dimanche
(surtout les portes-monnaies), et qui rendent frileux
les Présidents de comité de Course qui
se laissent influencer par des provisionnistes qui se
bordent, et des idiots de juristes et d'avocats des
compagnies d'assurances qui rendent responsables à
tort des Présidents de club des déboires
de certains navigateurs, qui s'engagent sous leur seule
responsabilité. A quand la voile virtuelle avec
le risque zéro !
En conclusion cher(e)s ami(e)s
: à "Donf", du fun, du fun, du fun
!
Pierre VIDAL
François MORISSET
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